Six ans. Le Covid, c'est six ans. Et pourtant, quand on en parle, chacun a la même réaction. Ce froncement de sourcils, cette moue, puis cette phrase qui revient comme un refrain :

« C'était il y a un siècle. »

Ce n'est pas qu'une façon de parler. C'est un symptôme.

J'ai récemment essayé de dater un événement post-confinement. Un dîner avec des amis, un truc tout simple. Était-ce en 2022 ? En 2023 ? Impossible de le situer. Pas parce que c'était anodin. Plutôt comme si la période entière s'était fondue en un magma temporel où tout est là sans qu'on puisse rien attraper.

À force d'en parler autour de moi, je me suis rendu compte que tout le monde ressentait la même chose. Pas « des gens ». Tout le monde. Ça m'a travaillé et comme toujours quand quelque chose cloche, ça m'a empêché de dormir.

J'ai tiré le fil.


La littérature scientifique documente abondamment ce qu'elle appelle le « 2020 effect » ou « temporal disintegration ». Plus de 65 % des Américains sondés rapportaient, dès 2020, des difficultés à distinguer les jours de semaine des week-ends [1]. Les jours se fondaient les uns dans les autres et le temps semblait à la fois s'étirer et filer.

Une étude de 2024 mesure quelque chose de plus précis encore : pour la période pandémique, les sujets présentent les valeurs les plus basses de mémoire autobiographique. Ils perçoivent cette période comme plus éloignée, plus lente et plus longue que ce que dit le calendrier [2].

Jusque-là, l'explication classique : le confinement a supprimé les repères temporels. Quand chaque jour est identique au précédent, le cerveau ne crée pas de « marque-pages » mnésiques. Et sans marque-pages, pas de structure temporelle. Sans ces structures, le temps se comprime rétrospectivement.

Mais voilà le problème : cette explication vaut pour 2020-2021. Elle n'explique pas pourquoi, six ans plus tard, la distorsion persiste.

Il se passe autre chose. Quelque chose de plus insidieux.


Le problème n'est pas le vide. C'est le trop-plein stérile.

Depuis le déconfinement, personne ne vit « moins ». C'est même l'inverse. Tout le monde vit à 200 %, dans un régime permanent de sursollicitation, de saturation, de surcharge cognitive. Rattrapage social, rattrapage professionnel, FOMO du temps perdu. On court, on remplit, on s'agite. Sauf que cette agitation ne produit aucun souvenir.

Et c'est là que les réseaux sociaux entrent en scène. Pas comme cause unique, mais comme catalyseur décisif. Car les habitudes numériques acquises pendant le confinement ne se sont pas dissipées avec le déconfinement. Elles se sont structuralisées. Le temps d'écran quotidien mondial a atteint un pic en 2021 à 6 h 58 par jour. Depuis, il n'a baissé que de 20 minutes pour se stabiliser autour de 6 h 40. Celui des adolescents a augmenté de près de 30 % entre 2015 et 2021.

Le scrolling qui était un palliatif pendant le Covid est devenu un réflexe structurel. Le cerveau ne connaît plus de temps mort. Les journées sont donc pleines de stimulation, mais vides de mémoire.

Le scrolling et notre mémoire

Notre perception rétrospective du temps ne repose pas sur une horloge interne. Elle repose sur la densité de souvenirs stockés. Warren Meck, neuroscientifique cognitif à Duke University, le formule simplement :

la perception du temps est moins une question de durée chronologique que de densité d'événements mémorables [3].

C'est ce que Claudia Hammond appelle le Holiday Paradox [4]. En vacances, le cerveau encode six à neuf expériences par jour. Dans la routine, six à neuf par quinzaine. Une semaine de voyage semble donc rétrospectivement plus longue que trois mois de bureau. Non pas parce que le calendrier ment, mais parce que le cerveau évalue le temps écoulé en comptant ses souvenirs.

L'inverse est aussi vrai, et c'est là que ça nous concerne directement. Les périodes sans expériences nouvelles laissent peu de souvenirs. En rétrospective, elles semblent plus courtes. Il n'y a pas de « ralentisseurs mémoriels » pour freiner notre souvenir, et le résultat est un vide dans la chronologie mentale.

Si les réseaux sociaux détruisent notre capacité à former des souvenirs, alors ils compriment directement notre perception du temps vécu. C'est une équation simple.


Le premier mécanisme est le scrolling passif. Regarder défiler un fil d'actualité sans interagir n'engage que des circuits visuels et émotionnels superficiels, contrairement à une conversation, à la lecture d'un livre, à une promenade, qui activent de multiples régions cérébrales [5].

L'utilisation fréquente compromet la mémoire par un mécanisme de désengagement attentionnel qui interfère avec l'encodage mnésique.

C'est ce qu'ont montré Soares et Storm avec une expérience dans un musée : les visiteurs utilisant Snapchat pour documenter leur visite se souvenaient significativement moins bien que ceux qui observaient simplement, le cerveau étant mobilisé sur l'auto-présentation plutôt que sur la mémorisation [6].

Des heures peuvent disparaître sans laisser aucune trace. Car avant de laisser une trace, il faut créer cette trace…

Le deuxième mécanisme est l'externalisation de la mémoire. Quand les gens s'attendent à pouvoir retrouver une information en ligne, ils retiennent moins l'information elle-même mais se rappellent mieux où la trouver [7]. Internet est devenu une mémoire transactive externe.

Les réseaux sociaux poussent cette logique plus loin en externalisant non seulement les faits, mais notre mémoire autobiographique. Les rappels « ce jour-là », « il y a un an », « votre année » finissent par se substituer au souvenir lui-même.

Le troisième mécanisme est le plus pervers :

le scrolling remplit les moments de repos où le cerveau devrait consolider ses souvenirs.

Le cerveau ne forme pas ses souvenirs en temps réel. Il les consolide pendant les périodes de repos, grâce à un réseau neuronal spécifique : le Default Mode Network (DMN). C'est un ensemble de régions cérébrales interconnectées qui s'activent quand le cerveau est au repos éveillé, pendant la rêverie, la pensée spontanée, l'introspection. Non, pas pendant que vous vibecodez ou promptez ou copier/coller, ou bien lorsque vous êtes sur un rythme 996 pour faire comme dans la Silicon Valley.

C'est précisément ce que Socrate décrivait comme « une conversation que l'âme tient avec elle-même ». Ce « deux-en-un » socratique que j'évoquais dans L'IA, vers l'extinction du dialogue intérieur ? Eh bien, c'est aussi le réseau neuronal de la consolidation mnésique.

Le DMN forme la structure de base pour le « replay mnésique », ces événements neuronaux où l'information récemment apprise est rejouée pour être transformée en souvenir à long terme [8].

Yang et al. viennent de le confirmer en 2025 par imagerie cérébrale :

seul l'apprentissage espacé, qui laisse au cerveau du temps entre les sessions, produit ce replay cortical.

L'apprentissage massé (doom scrolling), lui, donne la même performance immédiate, mais les souvenirs s'effondrent à un mois [9]. La différence entre les souvenirs qui durent et ceux qui s'effacent c'est le temps de repos où le cerveau peut consolider ces souvenirs.

Le neuropsychologue Kenneth Freundlich le résume ici : quand on surcharge continuellement le système, le cerveau perd sa puissance de traitement. En surchargeant les circuits, on perd les périodes d'inactivité essentielles et on en paie le prix par un déficit en mémoire à court et long terme.

Chaque fois que nous remplissons un moment d'inactivité par du scrolling, que ce soit dans le métro, dans la file d'attente, aux toilettes ou avant de dormir, nous empêchons le DMN de s'activer. Nous interrompons le replay. Nous empêchons le souvenir de se former.

Rappelons aussi, tant qu'on y est : l'usage des réseaux sociaux après un apprentissage augmente l'oubli davantage qu'un repos éveillé. Cet effet persiste à court et à long terme. Il n'est même pas récupéré par une nuit de sommeil [10].

Sophie Leroy a formalisé en 2009 le concept « d'attention résiduelle » : quand on bascule d'une tâche A à une tâche B, une partie de l'attention reste scotchée sur la tâche A.

Le cerveau a un besoin fondamental de complétion, il ne lâche pas le morceau [11]. Gloria Mark a mesuré qu'il faut en moyenne 23 minutes pour retrouver une concentration complète après une interruption [12].

Dans un monde où le smartphone est consulté 144 fois par jour en moyenne, l'attention ne se reconstitue jamais complètement. Chaque coup d'œil à Instagram entre deux réunions, chaque notification, chaque « juste un petit check » interrompt l'encodage de l'expérience en cours. Le souvenir ne se forme jamais.

Récapitulons

Premier verrou : la saturation cognitive permanente. Les gens sont sortis du confinement pour reprendre une vie à 200 %, en y ajoutant les habitudes numériques acquises pendant le confinement. Le scrolling palliatif est devenu réflexe structurel et le cerveau n'a plus de temps mort.

Deuxième verrou : la stérilité mnésique du contenu consommé. Les plateformes bombardent d'informations sans que rien ne s'encode. Le scrolling passif délivre des stimuli à haute fréquence. C'est mentalement coûteux, mais pas mémorable.

Le Covid a créé un cratère dans notre chronologie. Et le remplissage frénétique post-Covid n'a fait que combler ce cratère avec du sable (d'où mon image de cover), du matériau qui ne tient pas, qui ne crée aucune structure mnésique solide.

Nous ne créons plus de souvenir au présent.

Se gaver au présent, s'affamer au passé

Dans La spoliation ultime ?, je décrivais comment les Big Tech procèdent à une spoliation intellectuelle, cognitive, psychologique et émotionnelle de masse. L'expertise, la créativité, l'intime. Ce que je décris ici est une forme parallèle de spoliation, peut-être la plus difficile à cerner de prime abord :

la spoliation de notre biographie.

Pas notre expertise. Pas notre créativité. Notre temps vécu. La matière première de notre identité temporelle, ce qui fait que quand on regarde en arrière, on voit une vie et pas un brouillard.

Chaque heure de scrolling est une heure effacée de notre vie subjective. Non pas parce qu'elle n'a pas été vécue, mais parce qu'elle n'a jamais été transformée en souvenir.

La perte de repère temporel que chacun ressent depuis le Covid est proportionnelle à la perte de création de souvenirs. Ce n'est pas une métaphore. C'est un mécanisme neurologique bien documenté.

Nous nous gavons de contenu. Littéralement. On scroll, on consomme, on ingurgite des heures de flux.

C'est un gavage au sens propre : on force l'ingestion bien au-delà de la capacité de digestion. Et la consolidation mnésique, c'est justement cela : la digestion de l'expérience.

Sans elle, le vécu traverse le cerveau sans s'y déposer. Comme quand on va au macdo mais qu'on a de nouveau faim 1 heure plus tard.

Une fois réalisé ce mécanisme, le risque est majeur :

Ce gavage au présent détruit notre futur passé.

J'utilise cette expression volontairement. Ce que nous vivons aujourd'hui est censé devenir, demain, nos souvenirs. Notre passé futur. La matière dont sera fait le récit de notre vie quand nous regarderons en arrière dans cinq, dix, vingt ans. Sauf que ce présent surchargé, sursaturé, ne se transformera en rien. Il se consume sur place sans laisser de résidu mnésique. C'est un présent à usage unique, jetable, qui ne se transformera jamais en biographie.

Comme toujours dans ces questions on en arrive à la fatidique question : qu'est-ce que l'homme sans mémoire ? Pas la mémoire des faits, celle que Google ou Wikipedia peuvent stocker. La mémoire de soi. La mémoire autobiographique.

Celle qui fait que je sais qui je suis parce que je me souviens de ce que j'ai vécu.

Paul Ricœur a consacré une bonne partie de son œuvre à cette question. Pour lui, l'identité personnelle est une identité narrative. Nous sommes le récit que nous nous faisons de notre propre vie. Pas une collection de traits, pas un profil LinkedIn, pas une série de stories Instagram. Un récit, avec une cohérence, une trame, des épisodes qui se répondent.

Sans souvenirs, il n'y a plus de récit. Sans récit, il n'y a plus d'identité.

On peut d'ailleurs observer chez les patients atteints de la maladie d'Alzheimer ce que produit l'effacement progressif de la mémoire autobiographique : avant même de ne plus reconnaître les autres, ils ne se reconnaissent plus eux-mêmes. La personne se dissout. Ce n'est pas seulement le passé qui disparaît, c'est le soi. Ce que nous faisons collectivement avec le gavage numérique, c'est une version lente, diffuse, volontaire de ce même processus. Ce serait une pathologie grave si ce n'était pas un mode de vie.

Arendt, encore elle, écrivait dans Condition de l'homme moderne que l'homme se distingue de l'animal par sa capacité à inscrire ses actes dans une histoire, à en faire un récit transmissible. C'est « l'action » au sens d'Arendt : ce qui mérite d'être raconté parce que ça s'inscrit dans une durée, une mémoire, un monde commun.

Qu'advient-il de l'action quand plus rien ne s'inscrit ? Quand le présent se consume sans trace ? On ne bascule pas dans l'oubli au sens classique.

On bascule dans quelque chose de plus trouble : une vie sans épaisseur temporelle. Une existence plate, où tout est là et rien ne reste. (cf. Byung-Chul Han, La société de la transparence)

Dans L'ère du vide artificiel, j'ai évoqué le glissement de l'Homo Faber vers l'Homo Digitalis et la menace de l'Homo Nihilis. Je peux maintenant préciser ce que serait cet homme-néant. Ce n'est pas un homme privé de travail ou de pensée.

C'est un homme privé de passé, dont le présent ne se dépose jamais. Qui vit sans épaisseur. Qui avance sans laisser d'empreintes. Un être sans histoire, au sens le plus littéral du terme.


Le Holiday Paradox prouve que le mécanisme est réversible. Il suffit de réintroduire de la nouveauté, de la présence et du repos pour que le cerveau recommence à encoder des souvenirs denses. Une semaine de voyage peut peser plus lourd dans la mémoire que six mois de routine.

La prescription est simple, même si elle est difficile à appliquer dans un monde conçu, de manière délibérée, pour capturer chaque seconde de notre attention : il faut accepter de s'ennuyer.

Car l'ennui est le terreau des souvenirs. Et les souvenirs, c'est ce qui nous ancre dans le temps. Ce qui fait que quand on se retourne, on voit une vie. Pas un flux. Pas un brouillard. Pas un « il y a un siècle » là où il n'y a que six ans.

Je terminais La spoliation ultime ? par cette question : « Qu'est-ce qu'il restera de nous une fois la spoliation achevée ? »

Je peux maintenant préciser. Si nous continuons à nous gaver d'un présent qui ne se dépose jamais, il ne restera même pas le souvenir de ce que nous aurons été.

Et un être sans mémoire de lui-même, ça ne s'appelle plus un homme. Ça s'appelle un utilisateur.

Références

[1] Holman, E. A., et al. (2022). Temporal disintegration during the COVID-19 pandemic. Psychological Trauma, 14(S1), S63-S72.

[2] Castellà, J., & Muro, A. (2024). 2020 feels slow, long, and far away: Time distortion due to the COVID-19 pandemic. Applied Cognitive Psychology, 38(2), e4182.

[3] Wittmann, M., et al. (2025). The real reason the last decade of our life seems to fly by. PsyArXiv / Psychology Today.

[4] Hammond, C. (2012). Time Warped: Unlocking the Mysteries of Time Perception. Canongate Books.

[5] PMC (2020). Social Media Bytes: Daily associations between social media use and everyday memory failures across the adult life span. Journals of Gerontology, 75(3), 540-550.

[6] Soares, J. S., & Storm, B. C. (2018). Forget in a flash: A further investigation of the photo-taking-impairment effect. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 7(1), 154-160.

[7] Sparrow, B., Liu, J., & Wegner, D. M. (2011). Google effects on memory. Science, 333(6043), 776-778.

[8] Battaglia, F. P., et al. (2022). Replay, the default mode network and the cascaded memory systems model. Nature Reviews Neuroscience, 23, 628-640.

[9] Yang, Y., et al. (2025). Time-dependent consolidation mechanisms of durable memory in spaced learning. Communications Biology, 8, 535.

[10] Dewar, M., et al. (2020). Effects of wakeful resting versus social media usage after learning on the retention of new memories. Applied Cognitive Psychology, 34(2), 551-558.

[11] Leroy, S. (2009). Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 109(2), 168-181.

[12] Mark, G. (2023). Attention Span. Hanover Square Press.