Le récent sommet international sur l'IA à Paris (6-12 février 2025) a été un véritable révélateur, me permettant de constater à la fois l'effervescence et l'ampleur des enjeux. La compétition mondiale est désormais lancée, impliquant un « quarté » de tête : les États-Unis (avec leur plan « Stargate » doté de 500 milliards), la Chine (et ses modèles DeepSeek, Qwen2.5), l'Europe (via l'EU AI Champions Initiative et ses 200 milliards d'euros), et la France, dont les 109 milliards témoignent d'une volonté de jouer un rôle majeur (cf. mon récent article dans Hérault Tribune).

Nous sommes à un point de bascule civilisationnelle, ni plus ni moins. D'un côté, des surenchères d'investissements déferlent sur l'IA - le marché mondial devrait dépasser les 1 500 milliards de dollars d'ici 2030, si l'on en croit Goldman Sachs. De l'autre, une question lancinante se pose :

Sommes-nous collectivement capables d'anticiper les bouleversements socio-économiques qui se préparent ?

Ce paradoxe, il me semble, tient à une tension : notre génie à inventer des technologies disruptives dépasse notre aptitude à en prévoir les conséquences. Il est impératif d'examiner cette dynamique avec lucidité, faute de quoi les promesses d'un avenir radieux pourraient bien se transformer en une source d'inégalités, de déséquilibres sociaux et, in fine, en un cauchemar. C'est en tout cas la conviction qui m'anime alors que je survole l'Atlantique Nord, en route vers New York pour une conférence majeure sur l'AI Engineering. Ces déplacements incessants me permettent, je crois, d'acquérir une certaine prise de hauteur sur ces enjeux.

Les chiffres donnent froid dans le dos. Dans une récente étude d'Oxford, on apprend que 82 % des emplois pourraient être automatisés d'ici 2035. De quoi s'inquiéter, d'autant plus que seulement 12 % des entreprises semblent se soucier de préparer leurs employés à cette transition. Il serait donc grand temps de s'interroger sur les conséquences d'une telle disparité. Et même si l'IA crée indéniablement de la richesse, sa distribution reste un sujet brûlant. Les projections de Brookings sont sans appel : 57 % de la valeur créée par cette révolution technologique pourrait se concentrer entre les mains de 0,1 % de la population. Une concentration qui, si elle se confirmait, poserait de sérieux problèmes de cohésion sociale, accroissant encore davantage le coefficient de Gini, cet indicateur mesurant les inégalités économiques et qui atteint déjà des niveaux préoccupants dans de nombreux pays. Nous avons déjà vu cela lors des précédentes révolutions industrielles - pensons notamment à la première révolution industrielle en Angleterre (1760-1840), où les propriétaires d'usines textiles accumulaient des fortunes colossales tandis que les conditions de vie des ouvriers se détérioraient, créant ce que les historiens ont appelé la « question sociale » du XIXe siècle. Mais l'ampleur et la vitesse des transformations actuelles exigent une vigilance constante. L'automatisation de l'intelligence elle-même, qui se profile à l'horizon, pourrait bien redessiner en profondeur le paysage professionnel, menaçant des professions que l'on croyait intouchables.

C'est pourquoi il est impératif que la France, forte de son histoire et de ses valeurs, prenne le leadership d'une IA humaniste, plaçant l'éthique et l'inclusion au cœur de son développement, à l'image de la vision portée par le Sommet de l'IA à Paris.

Comment garder le cap dans cette tempête ? Le paradoxe de Moravec, qui souligne la difficulté des IA à accomplir des tâches simples pour un enfant, nous rappelle que l'intelligence humaine est bien plus qu'une simple capacité de calcul. Elle englobe l'intuition, l'empathie, la créativité, le jugement - des qualités qui restent hors de portée des machines. Il est donc crucial de recentrer nos efforts sur une collaboration harmonieuse entre l'humain et la machine, plutôt que de céder à une vision naïvement technocentriste. La vraie question n'est pas tant technologique qu'éthique et sociale : quel type de société voulons-nous construire pour les générations futures ? Un monde où une minorité rafle toute la mise, ou un monde plus juste et inclusif ? La réponse, me semble-t-il, coule de source.

L'absence de planification pour « l'après » est particulièrement alarmante. Ni les entreprises ni les pouvoirs publics ne semblent mesurer l'ampleur des bouleversements à venir. D'un côté, moins de 15 % des entreprises développent des stratégies de reconversion pour leurs employés, préférant une approche attentiste risquée. De l'autre, les autorités publiques restent étrangement passives : nos systèmes éducatifs, englués dans des réformes cosmétiques, peinent à suivre le rythme d'un marché du travail en pleine mutation. On continue de former des individus pour des emplois qui seront bientôt obsolètes (cf. tous ces efforts pour mettre en avant les métiers de la Tech, notamment pour des reconversions), perpétuant ainsi un modèle dépassé (et à l'arrêt). Il est urgent que l'État et les entreprises s'emparent enfin de ces enjeux et repensent en profondeur notre approche de l'éducation, en encourageant la créativité, l'adaptabilité, la résilience et l'esprit critique. Car c'est bien notre humanité - plus que nos compétences techniques - qui fera la différence face aux machines.

Il est temps d'arrêter de se voiler la face et de tirer les leçons du passé. L'histoire nous enseigne que les innovations technologiques peuvent avoir des conséquences inattendues et parfois désastreuses. Les réseaux sociaux, initialement perçus comme des outils de connexion et de partage, ont également contribué à la diffusion de la désinformation et à la polarisation de la société. Le trading algorithmique, censé optimiser les marchés financiers, a parfois engendré une instabilité accrue.


Face à ces défis, une approche prometteuse se dessine et me tient éveillé nuit après nuit : celle de la modélisation participative et des simulations prospectives. Imaginez des laboratoires virtuels où l'on pourrait simuler, à l'aide d'ordinateurs, les interactions entre des millions d'individus, des entreprises, des institutions, et même des intelligences artificielles autonomes - ces fameux « agents » qui suscitent tant d'intérêt en ce moment. Ces simulations, loin d'être de simples prédictions déterministes, permettraient d'explorer une pluralité de scénarios d'avenir, d'identifier les points de bascule critiques, et de tester l'efficacité de différentes politiques publiques avant même leur mise en œuvre. Des plateformes comme Cormas, par exemple, permettent de créer des modèles complexes intégrant des données scientifiques rigoureuses et des savoirs locaux précieux, offrant ainsi une vision plus riche et nuancée des enjeux. L'idée n'est plus seulement de prédire l'avenir, mais de le co-construire activement, en impliquant les citoyens dans une réflexion collective sur les choix fondamentaux qui s'offrent à nous. Ces outils, encore à leurs débuts, pourraient bien être la clé d'une ingénierie sociale anticipative, capable de nous guider vers un avenir non seulement viable, mais aussi profondément harmonieux et humaniste.

Mais allons plus loin. Si l'IA est en passe de révolutionner la médecine, nous promettant peut-être la guérison de tous les cancers dans un avenir proche, pourquoi ne pourrions-nous pas l'utiliser - en collaboration étroite avec l'intelligence humaine - pour co-construire les nouveaux modèles de société dont nous avons tant besoin ? Nous disposons aujourd'hui de tous les ingrédients nécessaires : des cerveaux brillants, des algorithmes et des modèles sophistiqués, des quantités massives de données, une puissance de calcul sans cesse croissante, et, bien sûr, l'IA elle-même. Il ne s'agit plus de subir passivement les transformations technologiques, mais de les orienter consciemment vers un avenir désirable. Il est impératif d'agir dès à présent pour préparer notre terrain d'atterrissage, si nous ne voulons pas être contraints d'amerrir en catastrophe, sans avoir pris le temps de définir la trajectoire.

La course à l'AGI révèle une contradiction profonde dans notre rapport au progrès. Alors que les systèmes d'IA atteignent des performances surhumaines dans des domaines spécialisés, ils échouent toujours sur des tâches triviales pour un enfant. Cette asymétrie cognitive devrait nous inciter à remettre en question la nature même de l'intelligence que nous cherchons à reproduire. Lors du sommet de l'IA, j'ai été frappé par la divergence entre la vision américaine, axée sur les opportunités et la compétition, et l'approche européenne, qui met l'accent sur l'éthique et l'encadrement. Il est crucial de trouver un équilibre : une hyper-réglementation pourrait freiner l'innovation et creuser le fossé entre les grandes entreprises - pour lesquelles les enjeux sociétaux ne pèsent pas toujours suffisamment - et les acteurs plus vertueux.

On a parfois l'impression que nos décideurs politiques, englués dans des processus aussi longs que complexes, accusent un retard sur cette révolution. Il faudrait une agilité nouvelle, une capacité à se remettre en question, à oser des choix audacieux. Bref, une gouvernance à la hauteur des enjeux. Attention, cela ne signifie pas pour autant céder aux sirènes d'un techno-libertarianisme à la Trump ou à la Musk, dont les solutions simplistes risquent de se fracasser sur le mur des réalités sociales.

Il est donc essentiel de dépasser une vision purement techniciste et de prendre en compte les dimensions éthiques, sociales et environnementales de l'IA. Il est impératif d'anticiper les risques potentiels de l'IA, de mettre en place des mécanismes d'encadrement souples et adaptés, et de veiller à ce que cette technologie soit maîtrisée et utilisée de manière responsable. Il est surtout temps de se pencher sérieusement sur « l'après-IA » : comment requalifier les travailleurs, comment repenser nos systèmes éducatifs, comment assurer une distribution plus équitable des richesses créées par l'IA ?

Il est donc urgent que nos leaders s'emparent véritablement de ces enjeux, au-delà des simples effets d'annonce. Non pas pour multiplier les réglementations contraignantes - nous avons déjà vu les limites de cette approche - mais pour impulser une véritable dynamique d'anticipation et d'action. L'heure n'est plus aux débats théoriques sur l'éthique de l'IA, mais à la mise en œuvre concrète de solutions pour préparer « l'après ». Comment accompagner la reconversion massive des travailleurs ? Comment transformer nos systèmes éducatifs pour les adapter à cette nouvelle ère ? Comment garantir que la richesse créée par l'IA bénéficie à l'ensemble de la société ? Ces questions exigent des réponses pragmatiques et audacieuses, loin des postures technocratiques qui paralysent souvent l'action. Le temps presse : les bouleversements annoncés arriveront plus vite que nous ne le pensons, et l'immobilisme actuel de nos décideurs pourrait nous coûter très cher.

Toutes ces questions sont, selon moi, au moins aussi importantes (et gagnables) que la course folle aux datacenters et aux modèles toujours plus gros. Cette dernière course étant selon moi hors sujet et probablement déjà perdue.

Comme l'écrivait Hannah Arendt dans Condition de l'homme moderne : « Ce qui nous menace, ce n'est pas le progrès technologique, mais l'oubli de questionner le sens de ce progrès. » Soixante ans plus tard, cet avertissement résonne avec une acuité nouvelle. L'alternative est claire : subir les vagues du changement technologique ou surfer sur elles pour façonner un avenir où humanité et machine co-évolueront en symbiose. Le temps de choisir est maintenant.