Cette fois-ci c'est un article du Figaro étudiant qui m'a tenu éveillé. Le genre d'articles qu'on lit d'un œil en 20 secondes. Sauf que ce dernier m'a fait cogiter plusieurs jours…

C'est le portrait d'un collégien de 14 ans, bon élève, qui passe jusqu'à 4 heures par jour sur des outils d'intelligence artificielle. Il développe des applications pour « automatiser les pertes de temps » pour les entreprises.

Le journaliste dépeint un portrait admiratif : un prodige que seul l'âge empêche de créer son entreprise. Un entrepreneur en herbe. On y apprend que le père « travaille dans le digital » et la mère dans le médical. Et le journaliste de conclure : un parcours de collégien au quotidien « somme toute classique ».

Ce qui m'a dérangé, ce n'est pas le garçon. Il n'y est pour rien, il a 14 ans et grandit dans le monde qu'on lui propose. C'est plutôt la manière dont l'article présentait le parcours de ce jeune comme étant une évidence heureuse sans en interroger les conditions. Trois questions ressortent de mes réflexions :


Lorsque le journal nous rapporte que le père « travaille dans le digital », c'est en fait plus qu'un euphémisme. Le père est consultant senior en transformation « digital » avec plus de 20 ans d'expérience - dont des passages dans les plus grands cabinets de conseil - à conseiller des entreprises cotées en bourse.

Voulu ou non, cet euphémisme a pour effet - bien réel lui - de naturaliser le parcours du fils tout en omettant le terreau professionnel du père. En sciences, ce serait comme procéder à une expérience sans nommer les conditions de température et de pression.

En effet, on croise rarement des enfants de 14 ans évoquer « l'automatisation de pertes de temps » ou encore parler « retour sur investissement ». Ce vocabulaire doit avoir une origine.

Il circule certainement à table, dans les échanges familiaux, dans la manière dont les adultes nomment le travail et la valeur des choses. D'ailleurs, plus loin dans l'article, l'adolescent déclare : « Je détecte le besoin, je le comprends et après j'analyse comment le régler ». Détection, compréhension, analyse, résolution. Ça sonne comme un mantra de consultant, sauf qu'ici ce sont les mots d'un enfant de 14 ans. Je ne prétends pas que le père pousse son fils, mais l'environnement façonne les catégories mentales avant même que l'on en ait conscience. Un enfant élevé dans un foyer où l'optimisation structure le discours quotidien reproduira ces catégories par imprégnation et non par choix délibéré. Heureusement que dans l'article on apprend également que le jeune pratique le tennis pour, dit-il, « l'équilibre ». Dans ma tête j'ai presque voulu ajouter « vie pro / vie perso ». Sauf que non, c'est un enfant.

L'article présente toute cette histoire comme un destin individuel. Alors que ce phénomène est, au moins en partie, un déterminisme social.

René Girard a donné un cadre théorique à ce type de transmission. Le désir, selon lui, n'est pas spontané. On ne désire pas un objet pour ses qualités propres : on désire ce qu'un modèle désire. C'est la théorie du désir mimétique. Ici le modèle est le père. Le fils n'imite pas mécaniquement les gestes paternels.

Il intériorise ce que le père valorise : l'efficacité opérationnelle, la capacité à résoudre des problèmes de productivité, la transformation des organisations. D'ailleurs, l'article mentionne plus loin que le fils a développé une application pour aider le père à trier des candidatures. Le fils contribue déjà concrètement à l'univers professionnel paternel.

Girard distingue deux types de dynamiques. Quand le modèle est lointain, inaccessible, la distance finit par libérer : le sujet trouve sa propre voie. Pour notre cas - et lorsque le modèle est proche du sujet - le renforcement est mutuel et rien ne vient réguler la boucle. Le fils performe dans l'univers professionnel du père. Le père s'en trouve confirmé dans son système de valeurs. Le fils, encouragé, poursuit.

Quand le journal publie l'article, un troisième terme s'ajoute : le récit médiatique transforme un processus mimétique familial en histoire de mérite individuel. La boucle, qui était jusqu'ici privée, devient un modèle proposé à tous. J'omets ici par souci de concision, le post du père sur linkedin et le renforcement d'autres boucles mimétiques.

Maintenant que nous connaissons - au moins en partie - le désir du fils, intéressons-nous à savoir ce que ce désir détruit.

Dans Émile ou De l'éducation, Rousseau pose ce qu'il appelle lui-même :

la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation : ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre.Rousseau, Émile ou De l'éducation

L'idée n'est pas paradoxale, elle est même fondée et la psychologie du développement contemporaine continue de la défendre : l'enfant a besoin d'errer, de s'ennuyer, de tâtonner sans but, parce que c'est dans ce temps apparemment improductif que se développent la curiosité, le jugement, la sensibilité au monde. Ce temps perdu est pour Rousseau le matériau brut de l'éducation.

Or que veut cet adolescent ? « Automatiser les pertes de temps. » Celles des entreprises, précise-t-il. Mais le projet dit quelque chose sur celui qui le porte. Un garçon de quatorze ans qui consacre ses journées à traquer l'inefficience des autres a déjà intégré, pour lui-même, que le temps improductif est un problème à résoudre.

Il passe une à quatre heures par jour sur l'IA. Son stage d'observation s'est transformé en mission de production. Sa dernière app est pour son père. Ce garçon ne perd pas son temps. C'est précisément ce que Rousseau nous demanderait de questionner. Le discours managérial a reclassé le temps perdu en inefficience. J'avais écrit sur mon tableau, au feutre rouge, l'expression « sois entrepreneur de toi même » (empruntée à Foucault). Byung-Chul Han a nommé ce que cette injonction produit :

En régime néolibéral, l'exploitation n'a plus lieu sous forme d'aliénation et d'autoréalisation, mais de liberté, d'autoréalisation et d'auto-optimisation. Ici, on ne trouve pas comme exploiteur l'autre qui me force à travailler et m'aliène de moi-même. Je m'exploite au contraire moi-même.Byung-Chul Han, L'expulsion de l'autre, p. 64

Quand un adolescent dit vouloir créer sa startup, on peut se demander s'il exprime un désir personnel ou s'il exécute un programme intériorisé, transmis par son environnement, validé par les médias, renforcé par les outils qu'il utilise. ChatGPT ne lui suggère pas d'aller jouer dehors. L'outil - part conception - est là pour fournir le code de son application, pour le servir.

Han dans un autre ouvrage prend une image en apparence anodine : la maison de Mickey, où lorsque les enfants ont un problème ils appellent une sorte de compagnon qui ressemble à un smartphone et qui propose des « choses aidantes » via ses menus et options.

On inculque ainsi dès l'enfance une pensée de la faisabilité, l'idée qu'il existe pour tout une solution rapide, mieux, une application, et que la vie elle-même n'est qu'une résolution de problèmes.Byung-Chul Han, La fin des choses, « Bouleversements du monde de la vie »

L'enfant de l'article vit dans cette pensée de la faisabilité. Même son stage d'observation de troisième, fait dans une startup IA, s'est transformé en mission de production : « une application fonctionnelle livrée en 5 jours », félicitée par le dirigeant. Il n'y a pas de victime visible, ni de contrainte apparente. Juste un collégien qui parle comme un consultant de 35 ans et « tout le monde » trouve ça formidable.

Enfin, la dernière question : pourquoi personne ne s'en inquiète. Ou plutôt : pourquoi ce processus n'a rien d'accidentel.

Jürgen Habermas, décédé à 96 ans il y a quelques jours, a formulé un concept qui éclaire ce que nous lisons ici : la colonisation du monde vécu par le système.

Dans sa Théorie de l'agir communicationnel, Habermas distingue d'une part l'arrière-plan de notre vie quotidienne (le « monde vécu », fondé sur l'intercompréhension, la culture et l'éducation) de la sphère de l'économie (le « système », régi par la rationalité instrumentale, le rendement, l'argent). Le propre de notre époque, nous dit Habermas, c'est la propension du « système » à déborder et coloniser l'intime.

Les impératifs des sous-systèmes autonomisés pénètrent de l'extérieur dans le monde vécu, comme des maîtres coloniaux dans une société tribale, et imposent à celui-ci une assimilation forcée.Jürgen Habermas, Théorie de l'agir communicationnel, vol. II

L'enfance de ce garçon illustre cette assimilation. Le vocabulaire du consulting, le ROI, l'automatisation, les processus opérationnels : c'est la rationalité systémique installée dans l'espace familial et éducatif. Girard montre comment elle s'y installe (par mimesis), Rousseau nous montre ce qu'elle y remplace (le temps perdu, c'est-à-dire le temps éducatif). Habermas nous montre pourquoi ce remplacement n'a rien d'un accident : c'est une tendance structurelle des sociétés capitalistes avancées. Le système tend à s'étendre partout où il n'est pas contenu. L'enfance n'est pas épargnée, elle est annexée.


Le drame, ici, ne se joue ni du côté du collégien, ni de ses parents. Qu'une famille transmette les codes sociaux qu'elle maîtrise est un fait sociologique - somme toute - banal. Ce garçon s'adapte (avec brio d'ailleurs) aux règles du jeu qu'on lui présente. Non, ce qui pose un problème systémique, en revanche, est la fonction normative que joue le récit médiatique. En s'extasiant devant l'optimisation précoce d'un adolescent, l'article du Figaro étudiant illustre ce qu'Habermas appelait la « re-féodalisation de l'espace public ». Un média qui devrait exercer un regard critique sur la société se transforme en vitrine de relations publiques. Il ne s'alarme pas de cette mutilation anthropologique ; il érige un nouveau modèle. L'enfant idéal de notre époque est un enfant rentable. Un capital humain en phase de préincubation.

Mécaniquement, ce standard dévalue tout le reste. L'immaturité devient une anomalie. L'enfant qui lit sans but, qui rêve ou s'ennuie devient un actif sous-exploité.

Ce qui est spolié ici, à l'échelle de la société tout entière, c'est le statut même du présent. Celui d'un âge qui devrait avoir le droit absolu d'exister en dehors des logiques de marché. L'enjeu de cette critique n'est d'ailleurs pas de s'inquiéter pour ce jeune développeur, qui s'en sortira très bien dans le monde tel qu'il est. L'enjeu n'est pas non plus de regarder, nostalgique, un passé et une enfance qui sont révolus. Nous ne ramènerons sûrement pas les courses de skates ou de BMX, les heures passées allongé dans l'herbe à perdre son temps d'enfant. L'innocence, l'insouciance et la connexion au réel, au sens de Lacan, semblent très loin des préoccupations des jeunes d'aujourd'hui.

Non, l'enjeu est de défendre ce qu'il reste de notre humanité face à l'avancée de sa colonisation et son asservissement par la technologie et le techno-capitalisme.

La jeunesse n'est pas une entreprise à optimiser. C'est le droit inaliénable de perdre son temps.

Car, en définitive, leur liberté présente est notre liberté future.