Cette question n'a pas de sens. Ou plutôt, elle est beaucoup trop vague pour avoir du sens, telle quelle.
De quelle IA parle-t-on ? Et au-delà, la question de l'usage de ces IA est centrale pour comprendre de quoi on parle.
Il est bien trop simpliste et erroné de classer les individus dans le camp des « Pour » et les autres dans celui des « Contres ». N'en déplaise à certains qui se complaisent dans des joutes de commentaires stériles sur les réseaux sociaux. Tentons de nous extirper de ce piège.
Cette stratégie visant à diviser pour mieux régner, principe vieux comme le monde, est remise au goût du jour par les algorithmes (notamment LinkedIn) qui amplifient ces clivages : bulles de filtres, chambres d'écho, shadow ban des posts qui ne suivent pas les standards poussant à la réaction et donc à l'attention.
Aujourd'hui, l'écrasante majorité des posts relatifs à l'IA qui impliquent une prise de position, quelle qu'elle soit, devient invariablement une arène où les Pour et les Contres s'affrontent (souvent à coups de commentaires eux-mêmes rédigés par IA).
Mais revenons sur les usages.
Qui pour dire qu'il serait opposé à l'IA traditionnelle (vision par ordinateur, classification) afin de détecter des tumeurs cancéreuses plus vite chez les patients ? Évidemment pas moi, ni vous probablement.
En revanche, l'usage d'un chatbot conversationnel orienté psychothérapie, lancé sans étude, sans garde-fou, sans formation ni des usagers ni des praticiens, pour se retrouver diffusé en production à grande échelle : je suis évidemment contre, et même de toutes mes forces.
Le premier usage est humaniste, altruiste et socialement justifiable là où le second est une bombe à retardement médico-sociale, issue de l'esprit d'une poignée de fondateurs qui optimisent leur valorisation sans se soucier des externalités sociales et humaines.
Je tente par mes démarches d'alerter sur des usages qui me semblent, après d'incessantes et obsessionnelles réflexions, très risqués (et il en existe beaucoup). Je lance des alertes pas pour « faire cool » ou « buzzer » (je joue aussi ma carrière ici), mais parce que j'ai l'intime conviction qu'il faut le faire.
Ces alertes ne sont pas un luxe mais une nécessité.
J'entends déjà les techno-solutionnistes se sentant pousser des ailes (faites de cire, comme Icare) et qui « domptent l'IA » en alternant entre sentiment de toute-puissance et « I don't know what I'm doing ». Ceux-là, je les laisse à leur certitude.
Mais pour les autres, les plus fragiles et les moins informés, ces alertes sont indispensables. Et le silence est assourdissant, les concernant.
Ce sont nos collègues, nos amis, nos proches, et nos enfants. Ils n'ont pas de bagage suffisant pour utiliser ces systèmes sans se mettre en risque sur plusieurs pans importants de leur intégrité.
Pour résumer, je suis contre un certain nombre d'usages des IA génératives. Spécifiquement ceux qui mettent en danger trois choses :
- L'intégrité humaine : santé mentale, capacités cognitives et réflexives, libre arbitre, rapport au réel.
- Le tissu social : rapport à l'autre, vie privée, sécurité des minorités, renforcement des biais discriminatoires.
- La souveraineté collective : manipulation, ingérence, influence idéologique, armes autonomes et LLM dans des chaînes de décision létales (dont l'usage est aujourd'hui dénoncé comme incompatible avec le droit international humanitaire).
Car en définitive, la majorité des usages de l'IA ne sont pas du tout ceux que les vendeurs d'IA nous racontent à tout bout de champ, ni le narratif plat, insipide et mensonger d'une bonne partie des médias.
Que dire enfin des gouvernements et leaders qui voient dans ces systèmes l'élixir prophétique permettant de pallier la dégénérescence des grands systèmes sociaux des pays développés (santé, enseignement, administrations) tout en s'appuyant sur la doctrine symbiotique du duo croissance/technologie pour justifier un all-in sur l'IA qui, selon moi, est certainement irresponsable et probablement complice.
Pour ou contre la Tech ?
Pareillement, il s'agirait de définir ce qu'on entend par Tech aujourd'hui. Beaucoup de mes confrères, amis et collègues évoluant dans ce milieu depuis plusieurs dizaines d'années, comme moi, se sentent trahis et empreints d'injonctions contradictoires.
Chaque jour qui passe, ils sont écartelés entre le besoin alimentaire et celui de rester intègres sur un socle de valeurs globalement assez proche du mien.
Ce qui nous a fait aimer et choisir ces métiers, ce sont souvent des anecdotes où la passion joue son rôle, la curiosité, l'envie de construire.
Mais pas construire des systèmes potentiellement hautement dangereux pour l'ensemble de la civilisation.
Nous n'avons pas rejoint l'industrie de la Tech pour nous retrouver embarqués dans des développements frénétiques où la technologie surpasserait l'homme, le modifierait, voire l'annihilerait (le courant accélérationniste envisage cette option comme valable et même désirable).
La Tech qui m'a fait choisir cette voie professionnelle, ainsi qu'une grande majorité de mes collègues, est aujourd'hui en passe de s'éteindre. Ce qui viendra après ne m'inspire guère confiance.
Certaines personnes quittent cette industrie par dégoût de ce qu'elle est devenue et de sa trajectoire. Je les comprends. J'y ai pensé également.
Et la colère, dans tout ça ?
Vous avez sûrement ressenti une colère chez moi en lisant ces lignes. Je ne m'en cache pas. Je suis en colère. D'ailleurs c'est une colère intéressante et inédite pour moi. Brute, viscérale.
Qui a un jour décrété que la colère devait être proscrite, qu'elle était une émotion à inhiber ? Pour moi la colère est saine quand elle vient en réaction à l'attaque de valeurs dignes d'être protégées. Et je pense que nous sommes ici dans ce cas.
La colère est élan vital, elle est action. Je préfère la colère créatrice à l'immobilisme et je n'en ai pas honte.
Reste que la colère seule ne suffit pas. Elle oriente, elle met en mouvement, mais elle doit déboucher sur quelque chose de constructif. Sinon elle tourne sur elle-même et devient ce qu'elle dénonce.
La suite, bientôt…